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HITZA PITZ Allande Socarros

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GOGOETA ASKEAK - PENSÉES LIBRES “Parler de liberté n'a de sens qu'à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre.” Georges Orwell

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LA GAGAOUZIE : UNE AUTONOMIE DANS L’ÉTAT MOLDAVE

Allande Socarros —

Le colonialisme et l’impérialisme ont façonné, pour leur malheur, les destinées de bien des peu- ples à travers le monde. Chacun est conscient que la constitution des empires, au sens monarchique ou non, a été le tombeau des libertés collectives de tant et tant d’ethnies. Ce dont on a moins connaissance, c’est que l’éclatement de ces empires a pu donner naissance à d’autres situations d’assujétissement. Ainsi, la désintégration de l’Union Soviétique a permis l’accession à la souveraineté de la Moldavie dont la majorité de la population est de langue roumaine. Ce processus de désagrégation-reconstrution a pris au piége un peuple de langue altaïque, donc distinct du groupe linguistique majoritaire de la Moldavie : les gagaouzes.

Ce peuple, dont la plus grande part s’est trouvé intégré dans la République de Moldavie a cependant pu obtenir un statut de région autonome qui semble, pour l’heure en tous cas, répondre en grande partie à ses aspirations. L’originalité de ce statut particulier réside dans le fait que les gagaouzes auraient – théoriquement – le droit de faire sécession si les moldaves décidaient un jour de fusionner avec la Roumanie. Ceci est l’illustration que le droit à l’autodétermination est une prérogative universelle et qu’elle n’a surtout pas à être confisqué par les Etats dont l’édification repose sur la domination et l’assimilation de peuples à caractères culturels et historiques particuliers.

 

Situation géopolitique

La Gagaouzie constitue une région autonome au sud de la Moldavie. Il s’agit de l’unité administrative dite Gagaouze-Yeri ou Gagauz-Yeri(littéralement : le «lieu gagaouze») ou appelée plus précisément en moldave Unitate teritoriala autonoma Gagauzia (Unité territoriale autonome de Gagaouzie). comptant une superficie de 1.831 km2, c’est-à-dire 5,4 % de celle de la république de Moldavie (33.400 km2). Il s’agit d’un territoire morcelé réparti en cinq districts situés entre l’Ukraine et la Roumanie au sud du pays. La capitale est Komrat (32.000 habitants). Le territoire gagaouze comprend 31 villages, tous représentés au Parlement local, qui compte 35 députés, soit un par village, sauf la capitale Komrat qui a droit à cinq députés. La Gagaouzie est représenté au parlement de Moldavie par trois députés spécifiquement gagaouzes, mais d’autres sont élus en tant que membres des partis politiques moldaves traditionnels.

En 1995, le Parlement moldave avait accordé aux Gagaouzes un statut d’autonomie (par la Loi sur le statut juridique particulier de la Gagaouzie – Gagaouze-Yeri) au sein de la République, leur donnant le droit de posséder leurs propres emblèmes, et de se doter d’une assemblée législative et d’organismes exécutifs spécifiques. Le gouvernement moldave est représenté par un gouverneur représentant le pouvoir suprême de Gagaouzie; celui-ci est élu directement par la population du territoire autonome pour un mandat de quatre ans.

 

Données démolinguistiques

Les Gagaouzes forment un peuple dont la population est d’environ 198.000 personnes au total. Bien qu’il soient dispersés dans plusieurs pays (Moldavie, Bulgarie, Roumanie, Ukraine, Kazakhstan, Turquie et Russie), l’essentiel de la population réside en Moldavie, avec 172.500 représentants de cette ethnie, soit 87 % de la population gagaouze, et en Bulgarie (12.000 personnes).

La Gagaouzie autonome compte donc une population de 172.500 habitants, dont 78,7 % de Gagaouzes, 5,5 % de Bulgares, 5,4 % de Moldaves roumanophones, 5 % de Russes, 4 % d’Ukrainiens, 1,3 % de Tsiganes et diverses autres petites nationalités. Dans 24 localités, les Gagaouzes représentent plus de 50 % de la population, tandis que dans septs autres ils forment moins de 50 %. De fait, les Gagaouzes ne forment une majorité que dans deux des cinq districts, alors que les populations moldave et bulgare locales soutiennent peu l’administration gagaouze.

Ce peuple parle en principe le gagaouze, une langue turque de la famille altaïque transcrite auparavant avec l’alphabet cyrillique, mais maintenant avec l’alphabet latin (comme pour le moldave). Cependant, cette langue est partout en voie d’extinction partout, sauf en Moldavie où 89 % des Gagaouzes parlent le gagaouze comme langue maternelle. Les Gagaouzes sont des descendants des Oghouz turcophones dont la particularité religieuse est d’avoir été christianisée. La plupart des Gagaouzes pratiquent la même religion que les Bulgares et respectent les préceptes de l’Église orthodoxe bulgare.

 

Une république indépendante au XIVe siécle

Après la chute de Constantinople (1299), les Oghouz christianisés auraient fui l’invasion turque, car les Turcs les menaçaient de leur imposer la religion musulmane. Durant le Moyen Âge, ils se seraient réfugiés, avec des Bulgares, dans une zone de 200 km le long de la mer Noire et de la mer Caspienne, principalement en Roumanie, puis en Bulgarie. Ils fondèrent une république du nom d’un de leurs chefs appelé Kay-Ka’us. On parlait alors de l’État des Kay-Ka’us, qui devint par glissement sémantique les Gagauz ou en français Gagaouzes. Ces derniers se convertirent à la religion grecque orthodoxe bulgare et la majorité d’entre eux restèrent fidèles au patriarche de Constantinople après l’invasion ottomane conduite par Bayasid Ier en 1398, une invasion qui mit fin à la seule entité politique durable que les Gagaouzes aient connue au cours de leur histoire.

 

L’intégration à la Russie et à l’URSS

Les Gagaouzes furent ensuite intégrés dans l’ancienne principauté de Moldavie, qui demeura sous la suzeraineté turque, avant d’être annexée par la Russie au moment de la guerre russo-turque (1877-1878). L’histoire des Gagaouzes se confondit ensuite à celles de la Roumanie et de la Moldavie. En 1918, une partie de la Moldavie fut rattachée à la Roumanie, puis l’Union soviétique créa, en octobre 1924, la République socialiste soviétique autonome moldave. Au cours des années 1930, l’administration roumaine tenta d’imposer aux Gagaouzes, sans grand succès, l’adoption de l’alphabet latin, en remplacement de l’alphabet grec qu’ils utilisaient jusqu’alors.

En juin 1940, l’URSS annexa la partie moldave qui était alors sous autorité roumaine. En juin 1941, suite à l’attaque nazie en URSS, la Moldavie fut à nouveau rattachée à la Roumanie avant de passer sous contrôle soviétique en août 1944. Quelques années plus tard, en 1947, la République socialiste soviétique moldave fut reconstituée. Une intense russification s’ensuivit, ce qui toucha autant les Moldaves que les Gagaouzes; les deux peuples utilisèrent, dès 1957, l’alphabet cyrillique russe pour écrire leur langue. Sous le régime soviétique, le peuple gagaouze fut privé d’écoles, sa langue fut totalement négligée et le développement culturel fut laissé pour compte. Cette situation déplorable a suscité une réaction instinctive de rébellion contre toute autorité, y compris celle des Moldaves. C’est seulement à la fin des années 1960 que l’enseignement du gagaouze fut introduit en Moldavie.

La fin des années 1980 vit émerger quelques groupes moldaves favorables à une indépendance nationale, culturelle et politique. En juin 1990, le Parlement moldave vota une déclaration de souveraineté instaurant la primauté de la Constitution moldave sur tout le territoire, ce qui incluait la Gagaouzie. Lorsque le Parlement moldave adopta l’utilisation du moldave (roumain) comme seule langue officielle de la Moldavie, les Gagaouzes exprimèrent leur mécontentement. Il faut comprendre qu’ils s’exprimaient, outre en gagaouze, généralement en russe (75 % d’entre eux le parlaient couramment), mais certainement pas en moldave. Sous l’impulsion de Stepan Topal, le Front gagaouze commença à émerger; les Gagaouzes fondèrent, le 19 août 1990, une République socialiste soviétique de Gagaouzie autour de la ville de Komrat. Peu de temps après, le 27 août 1991, l’indépendance de la Moldavie fut aussi proclamée.

 

L’indépendance de la Moldavie et l’autonomie régionale

Aussitôt, les minorités gagaouze et russophone, craignant une union avec la Roumanie, réclamèrent l’autonomie de leurs régions. Une guerre civile éclata dans la république de Transnistrie entre les forces armées moldaves et les russophones; ces derniers étaient appuyés par des contingents de cosaques et surtout par la 14e armée russe. En 1992, le président moldave Mircea Snegur autorisa une intervention armée contre les rebelles gagaouzes, mais la déconfiture de l’armée moldave en Transnistrie permit d’éviter une répression sanglante en Gagaouzie. Les conflits s’achevèrent avec la conclusion d’un accord à Moscou, prévoyant l’autodétermination de la Transnistrie et de la Gagaouzie, dans l’éventualité d’une union avec la Roumanie.

En mars 1994, un référendum trancha en faveur de l’indépendance de la Moldavie dans ses frontières de 1990, c’est-à-dire comprenant la Transnistrie et la Gagaouzie, et contre la fusion avec la Roumanie. La même année, une nouvelle Constitution fut proclamée, garantissant l’autonomie de la Gagaouzie et de la Transnistrie. L’autonomie de la Gagaouzie fut adoptée par le Parlement moldave, le 28 décembre 1994: ce fut la Loi sur le statut particulier de la Gagauzie/Gagauz-Yeri (nº 344-XIII). Cette même loi, entrée en vigueur le 14 janvier 1995, permettait aux Gagaouzes de faire sécession en cas de réunification de la Moldavie avec la Roumanie (paragraphe 4 de l’article 1), et conférait à la langue gagaouze le statut de langue officielle, en plus du russe et du moldave.

D’après l’article 1 de la loi: « La Gagaouzie est une entité territoriale autonome avec un statut particulier […] formant partie intégrante de la république de Moldavie. » Le statut de 1994, confirmé par une consultation électorale en mars 1995, a été négocié grâce à la médiation de la Turquie. On considère que ce statut a résolu le problème politique de la Gagaouzie, même s’il subsiste des problèmes économiques qui sont jugés différemment par le gouvernement moldave et par les autorités autonomes gagaouzes. En 1998, un projet de constitution gagaouze a été soumis aux experts du Conseil de l’Europe par le président de l’Assemblée régionale.

 

Une autonomie qui convient aux deux parties

Depuis, la situation économique des Gagaouzes ne s’est pas améliorée, leur région demeurant l’une des plus pauvres du pays; l’agriculture et le secteur industriel sont mal développés. Cependant, les Gagaouzes ont su non seulement éviter un bain de sang, mais surtout faire entendre leur voix auprès des autorités moldaves. Leurs institutions fonctionnent relativement bien et ne rencontrent pas de réelles oppositions de la part des Moldaves qui respectent l’autonomie gagaouze. Les Gagaouzes s’identifient aujourd’hui comme des Moldaves aux traditions particulières et, bien qu’ils multiplient les liens avec la Turquie, ils semblent être apparemment satisfaits de pouvoir gérer leurs affaires internes tout en faisant partie de la république de Moldavie.

Le gouvernement autonome a juridiction dans plusieurs domaines, notamment les sciences, la culture, l’éducation, les services communs de proximité, les services de santé, les services sociaux, les activités économique locales (budgétaires, financières et fiscales) et l’environnement. L’article 12 du statut d’autonomie accorde à l’Assemblée de Gagaouzie (Khalk Toplouchou) un pouvoir législatif portant sur une série importante de compétences définies de manière très générale comme la culture, l’éducation, la santé publique, le sport, l’économie, l’écologie, les budgets locaux, etc. Le statut précise en outre que l’Assemblée est habilitée à adopter une «législation locale», ce qui laisserait penser qu’il s’agit de compétences partagées. Cependant, le mouvement sécessionniste gagaouze n’a pas totalement disparu et les risques de résurgence du conflit subsistent donc.

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